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Il y a un an, le crocus naissait…

J’ai des contractions. Mais avec le Mâle, on hésite, parce qu’on aimerait quand même bien regarder la suite de Game of Thrones.

Dehors il pleut, il fait froid et il fait noir. C’est dimanche soir et en plus, on a passé la journée à manger et chercher des œufs de Pâques. On est épuisé. Allez, encore un épisode et peut-être qu’on ira se coucher, finalement.

Les contractions continuent et je commence à ne plus suivre complètement qui tue qui, je suis occupée à noter sur un calepin le nombre de minutes entre chaque contraction.

– Va te doucher, dis-je au Mâle en décrochant le téléphone, j’appelle la maternité et je monte boucler ma valise.

En réalité, je ne vais rien boucler du tout puisque ma valise de maternité est prête à sauter dans le coffre depuis six mois. Mais pour la forme, je change quand même de chaussettes, j’enfile un legging frais et dans le doute je fourre une troisième gigoteuse dans la valise.

Le Mâle a fini de se doucher. Avant de partir, et comme on nous a dit de ne pas nous presser, nous décidons de vider le lave-vaisselle, nettoyer l’évier, fermer les volets, essuyer la table de la cuisine, donner des croquettes au chat et lancer une machine. Pendant que le Mâle se coupe les ongles, je replace les coussins du canapé par taille décroissante.

Le calepin à la main, je suis un peu fébrile, d’autant qu’en mettant la valise dans la voiture, le Mâle s’est mis à grimacer. Il m’a demandé pourquoi elle était aussi lourde, en faisant mine de vouloir L’OUVRIR. Il a finalement capitulé quand je l’ai menacé de l’écarteler nu sur la place de la mairie s’il touchait à un slip jetable de cette valise.

Il n’y a pas grand monde sur les routes, tout est si calme dehors. Avec le Mâle, on se demande quand même si on ne ferait pas mieux d’aller se recoucher et tirer tout ça au clair demain matin.

Il est à peu près 22 heures quand je m’installe pour le monitoring. Comme je soupçonne la sage-femme de ne pas me croire, je prie secrètement pour faire de belles contractions, et je suis presque déçue de leur intensité modérée (FOLLE QUE JE SUIS).

C’est bon, ils nous gardent ! Nous avons une chambre et le Mâle s’est installé sur un matelas de camping à côté de moi. Je suis perturbée car je ne sais pas trop si je dois me mettre en pyjama ou rester en legging (non, ce n’est pas la même chose). Les contractions continuent, mais la sage-femme m’a donné un genre de doliprane à la codéine. Tout est calme dans la maternité, à se demander si quelqu’un travaille ici. Ca va. Je gère.

J’entends que le Mâle s’est endormi. Il faudrait que je dorme moi aussi. Qu’est-ce qu’on serait bien sur le canapé avec Jon Snow. Est-ce que le Mâle pensera à mettre le linge au sèche-linge demain matin ? Il est bizarre ce mur tout vert devant moi. On dirait un vieux chewing-gum déjà mâché. Est-ce que j’aurais le temps de lire Voici ? Je l’avais emmené pour me distraire pendant les contractions. J’ai bien fait de me laver les cheveux ce soir. Heureusement que j’ai des toilettes individuelles. Quelle heure est-il ? Au moins une heure du matin. La sage-femme a dit de l’appeler quand ça ne va plus. Mais comment le saurai-je ?

Je fais la respiration de la vague que j’ai apprise en cours de préparation à l’accouchement. Je moooonte et je descends. Je gère. Il doit être deux heures du matin. Tiens, ça fait mal. Je mooooonte et je descends. Je gère. Ah oui quand même, ça fait mal. Je mooonte et je descends. Jésus Marie Joseph, ça fait MAL. Ce n’est pas possible, la sage-femme s’est trompée, elle a dû me donner un cachet de magnésium marin.

CA NE VA PLUS. Je réveille le Mâle, le visage crispé, et je l’expédie sommairement dans le couloir à la recherche d’une sage-femme. Et dire qu’il prend le temps de mettre un pantalon.

– Dépêche toi ! Lui dis-je recroquevillée sur le lit.

Le Mâle ne revient pas.

Mais bon sang, qu’est ce qu’il fait ? Nom d’une pipe, c’est normal cette douleur ? Mais OU EST-IL CE GOUGNAFIER ? IL RELIE TOLSTOÏ OU QUOI ?

– J’ai trouvé une sage-femme, me dit soudain une voix émanant du couloir. Elle a dit de descendre en salle d’accouchement. Il y a un ascenseur ou un escalier.

Nom de dieu. Je vois dans son regard qu’il envisage de me faire prendre l’escalier pour des raisons écologiques. Il voit dans mon regard que j’envisage de l’écorcher vif avec le pédalier de son nouveau vélo.

– Trouve une chaise roulante, VITE.

Voilà le Mâle reparti.

La vague, la vague, la vague, la vague, la vague, la vague.

Kesskifou, Kesskifou, Kesskifou.

Je vais l’écorcher vif avec le pédalier de son nouveau vélo. Mais avant, je lui extrais un œil avec ma binette de jardinage, et je lui fais manger le compost.

Le Mâle revient avec une chaise roulante, ou un scooter des mers, qu’importe, je prends. Je ne sais pas comment m’installer, je ne peux ni m’asseoir ni rester debout, je décide de m’asseoir sur un quart de fesse tout en chuchotant avec le plus de hargne possible de nous diriger dare-dare vers l’ascenseur ou je le défenestre lui, son vélo et tous les chroniqueurs de France Inter qu’il aime le plus.

C’est l’ascenseur le plus lent du monde. Bon sang mais il n’y a personne dans cette maternité ? QUE QUELQU’UN ME SOULAGE, OU JE LAPIDE LE PERSONNEL AVEC DES BOLAS DE GROSSESSE.

Ils ont dit que le monsieur de la péridurale arrivait. S’il ne vient pas tout de suite, je tue ce monsieur.

Cette douleur est inimaginable. Le Mâle a dû sortir de la pièce le temps qu’on me pose la péridurale, alors j’ai attrapé la main de la sage-femme, que j’écrabouille toutes les trente secondes en poussant un genre de youyou berbère qui résonne jusqu’au cinquième étage. Je crois que je dis aussi beaucoup de gros mots. Vivement que le Mâle revienne, que je puisse mordre quelqu’un.

La péridurale est posée. Que dieu bénisse la péridurale. Je nage dans le soulagement. J’arrive même à sourire, je raconte au Mâle le youyou et le berbère et je m’endors quelques minutes, sans savoir si dehors il fait jour, nuit, s’il neige ou s’il pleut de la codéine. Le Mâle a l’air en super forme, il blague et lit des articles du Monde. Je me dis que le pire est passé (FOLLE QUE JE SUIS).

Tiens, c’est étrange. C’est comme si la douleur revenait.

Heu… S’il vous plait, madame, pourriez-vous appeler le monsieur de la péridurale ? Je sens comme un pincement.

AU SECOURS MONSIEUR DE LA PERIDURALE.

Comment ça, il faut pousser ? Maintenant ? Mais non, j’ai mal ! Il faut que je rentre chez moi, Jon Snow m’attend pour une réunion. Et d’ailleurs je voulais aussi finir Downton Abbey avant d’accoucher. Et j’ai le sèche-linge à lancer. A-t-on donné de l’eau à cette pauvre Luluchatigré ? Et finalement, je ne souhaite plus accoucher. J’annule tout.

BON SANG mais puisque je vous dis que je pousse !

Je n’y arrive pas.

Je vais mourir.

Elles ont déjà eu des enfants, ces sages-femmes ? Elles ont déjà ACCOUCHE ? Non parce qu’on ne dirait pas. Elles m’ont l’air de prendre tout ça un peu trop à la légère. En plus, elles n’ont pas de Crocs. Qu’on me sorte d’ici !

Ca ne marche pas, il faut faire quelque chose. Faites ce que vous voulez, mais faites quelque chose.

Je n’ai plus de forces. C’est impossible. Je vais rester coincée éternellement dans cette pièce, sur un lit qui n’a même pas de tête de lit scandinave en bois de bateau recyclé et métal vieilli.

Je vais mourir.

Il faut que je pense à m’excuser pour tous ces gros mots.

OUI, j’étais en cours de préparation à l’accouchement, CONNASSE.

Il est finalement 8h17 quand je pousse un cri aussi mélodieux qu’un gros cerf bramant au clair de lune, qui se termine en hoquet de surprise devant la petite bestiole qu’on me pose sur le ventre et qui est si jolie.

– 8h17 ! C’est merveilleux, dit le Mâle très ému, elle est née juste à l’heure de la chronique géopolitique de Bernard Guetta.

Elle a de longs doigts et de longs cils, elle est en vie et nous aussi.

30.03.2015

 

Le Mâle m’a toujours dit : « Le parcours est long et difficile, mais au bout il y a la vie ».

(punaise, si ça se trouve c’est de Bernard Guetta)

20 Commentaires Poster un commentaire
  1. Madame H #

    Vive Le Crocus, vive le Mâle, vive Colombe et Vive Linotte (laquelle est la mère on ne saura jamais !) et bon anniversaire à Bernard Guetta!

    30 mars 2016
  2. Ah oui, si on pouvait décider de ne pas accoucher, il n’y aurait plus de bébé sur terre !
    Le pire c’est quand le mari connaît toute l’équipe et qu’ils papotent tranquillement comme si je n’étais pas là, et qu’ils disent : « Combien d’enfants voulez-vous ? J’ai eu un cri qui a stoppé toute frénésie généalogique : « Ah non, ne réponds pas ».
    Bon, j’en ai encore eu 4 après ces événements !

    30 mars 2016
  3. Joyeux anniversaire au Crocus !

    30 mars 2016
  4. J’espère que Bernard Guetta est parrain. Ça serait un minimum.

    Sinon, moi, les histoires d’accouchement, ça me colle toujours la larme au cil… Parce que je m’y revois… Tellement.
    Joyeux anniv Le Crocus !

    30 mars 2016
  5. Ginette #

    Et moi il y a un an, pile poil, on sortait de l’arrêt de métro Lesseps avec Nadège, et je me suis dit….je sens qu’il se passe un truc, je pense que Mauricette a accouché…….et en plus, c’est vrai ! Alors joyeux anniversaire au crocus !

    30 mars 2016
  6. Marie Odile BERTRAND #

    voilà, tu me fais pleurer ! et pas que de rire !!
    bon anniversaire au crocus et hugs aux parents
    la souris

    30 mars 2016
  7. Marykos #

    C’est le mal joli, sitôt passé on l’oublie (un peu). Joli anniversaire.

    30 mars 2016
  8. Isabelle #

    Joyeux anniversaire au crocus !

    Et bravo pour le timing, se caler sur la chronique de Bernard, quel talent !

    30 mars 2016
  9. C’est malin : il faut rire ou verser sa larme ?
    Merci, j’adore. Tout.
    Bon anniversaire au Crocus, et surtout à ton périnée.

    30 mars 2016
  10. Bon anniversaire au Crocus! Tu m’as fait bien rire….si ça te rassure, j’ai failli tuer une sage femme, par étouffement lors de mon premier accouchement. C’est à dire qu’elle a manqué de s’étrangler de rire quand je lui ai demandé comment je me rendrais compte quand des « vraies » contractions arriveraient et que le travail était commencé…

    30 mars 2016
  11. Fanny #

    Joyeux premier anniversaire petite Crocus.
    Merci à ta Maman de m’avoir fait revivre la naissance de mes 2 loulous à moi en lisant le récit de ta propre naissance. Bises

    30 mars 2016
  12. Maliro #

    Marrant moi je supportais très bien les contractions en position debout mais j’agonisais couchée sur le dos. Or les SF m’obligeaient à rester dans cette position horrible pour moi mais pratique pour elles (laquelle j’étripe en premier?). Le pire c’est qu’une fois la péridurale posée, on m’a fait changer de position pour cordon ombilical coincé! La péridurale était trop dosée, ai-je encore des jambes?, comment ça « poussez » je veux bien mais dites moi d’abord où sont mes abdos!
    Menfin j’ai mieux négocié mes 2 accouchements suivants sans péridurale!!!

    BON ANNIVERSAIRE, CROCUS!

    30 mars 2016
  13. Bon, et ben moi je pleure.
    J’ai commencé à lire tranquille avant d’aller me laver les dents mais comme je pouffais et pleurais en même temps Le Magicien est venu voir, j’ai tout relu à voix haute en pouffant et pleurant. Il craint ce blog. Il assure bien Le Mâle.
    Merci à vous trois.

    30 mars 2016
  14. Isabelle #

    Un petit complément, après avoir resassé ce post toute la journée hier: après bientôt 27, 23 et 19 ans je garde un souvenir très vif de l’émotion intense lorsque le bébé est enfin dans tes bras/sur ton ventre, et plus trop de la douleur (malgré le choix de ne pas avoir de péridurale)…

    31 mars 2016
  15. bobette #

    Elle est en vie et nous aussi…Ton récit me touche énormément.
    Ma première fleur n’était pas en vie. Les deux suivantes si et ce fut alors des moments d’une infinie beauté. Merci d’y faire écho grâce à ton récit si bien écrit.
    Bon anniversaire.

    31 mars 2016
  16. Dan6474 #

    Me voilà bien émue …. Bel anniversaire au beau crocus

    31 mars 2016
  17. Clao #

    Ohlala, on dirait presque que tu racontes mon 1er accouchement, je tairai les suivants car les femmes sont les plus narcissiques qui soient à ce sujet-là et souhaite un très joyeux anniversaire au crocus et de de nombreuses belles aventures!!

    1 avril 2016
  18. Isis #

    Joyeux anniversaire petit crocus. D’ailleurs j’ai bien l’impression que c’est plutôt la maman qu’il faudrait fêter ce jour là, tout cela n’a pas l’air de tout repos !

    5 avril 2016
  19. Que voilà un haletant récit, Jon Snow peut aller se rhabiller! Joyeux anniversaire au crocus ainsi qu’à vous dans votre trépidante vie de parents !

    11 avril 2016
  20. Pinaise, je ne sais pas si tu es au courant (ou le Mâle ?) mais Bernard Guetta-Parrain du Crocus, a annoncé qu’il allait s’absenter de l’antenne pour raisons de santé. Je suis mortifiée.

    20 avril 2016

Commentaires

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