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Onze mois

Le onzième mois du crocus s’est perdu dans une brèche temporelle. Il n’existe pas de 30 février, impossible de faire exploser les cotillons pour son nouvel anniversaire. Mais c’est tant mieux, car il aurait fallu tous les aspirer pour éviter que le crocus ne les mange. Il a considérablement développé sa motricité fine, la capture d’une petite boule de papier sur le plancher fait désormais partie de ses compétences clés.

C’est simple, avant le crocus donnait une grosse baffe aux bouteilles pour appréhender leur présence au monde. Maintenant, il arrive à gratter le coin d’une étiquette de San Pellegrino avant de lui donner la baffe. Plus généralement, on peut dire qu’avant, il tapait vigoureusement sur les papyrus ancestraux pour en déchiffrer les mystères, et que maintenant, il pointe du doigt le minuscule cobra d’Osiris avec la précision d’un joaillier suisse. D’ailleurs il pointe tout du doigt avec un égal ravissement, la tâche de soupe sur le parquet comme le Journal de campagne du colonel de Fézensac pendant la retraite russe de 1812 (le Mâle laisse toujours traîner ses affaires).

Dans ses petits livres, il soulève la porte du poulailler pour voir où dort la poule et la feuille de salade pour voir où conspire la limace. Il soulève aussi les tranches de jambon et le leerdamer, au cas où.

C’est officiel, le crocus a désormais des incisives et même six dents en tout. Ses poussées dentaires se déclarent généralement entre trois heures et cinq heures du matin, à l’heure où le Mâle débat en toge à l’Assemblée Nationale pendant que j’explore la planète Bzorg à bord d’un vaisseau de chez Roche Bobois. Dans ces moments là, nous avons tout le loisir d’éprouver nos réflexes primitifs dans des conditions sonores extrêmes. Il n’est pas rare que le Mâle me tende un tube bleu de crème à joue alors que j’ai demandé un tube rose de pâte à dent, ou une dosette de crème à l’arnica au lieu d’une pipette de Camilia. Nous avons alors les mêmes conversations limpides que deux momies de différentes dynasties au bloc opératoire.

Je ne sais pas ce qui est le pire, ces nuits-là ou le nouveau genre de torture médiévale inventé par le crocus, qui consiste à nous réveiller chaque jour une demi-heure plus tôt que la veille, pour finir en apothéose le dimanche à quatre heures du matin. Les boulangeries ne sont pas ouvertes à quatre heures du matin. Il n’y a guère que Bernard Guetta qui veille en peaufinant sa chronique géopolitique à la lumière d’une lampe à pétrole. Généralement c’est le Mâle qui se lève, il supporte mieux les variations climatiques que moi.

Mais ce n’est pas tout. Le crocus a aussi compris qu’en souriant très fort avec les deux bras tendus vers le haut comme un haltérophile en phase finale d’épaulé-jeté, il engendrait une réaction immédiate de son entourage attendri. Avec ce stratagème, il réussit à se faire prendre dans les bras par n’importe qui n’importe quand. La seule qui lui résiste, c’est Luluchatigré. Heureusement, car Luluchatigré a déjà du mal à soulever sa propre patte pour se laver derrière l’oreille.

Pour l’amadouer, le crocus ne ménage pas sa peine. Il traverse la pièce à toute vitesse et s’aplatit au sol, au pied de son pouf, comme une étoile de mer en prosternation devant Poséidon. Généralement ça ne réveille pas le chat, qui continuerait à dormir même si un motoculteur triple rotative scarifiait le plancher, mais ça a l’air de satisfaire tout le monde. Parfois, le crocus pose sa tête sur son flan en signe d’amour, avant de lui faire rebondir une girafe en plastique sur le crâne.

Le crocus est aussi dans un grand mouvement de contestation de l’ordre établi. Il renverse tout, jette tout et envoie tout valser, sort tous les cubes de ses boîtes et toutes les balles de ses paniers, et à la fin c’est comme si un tableau de Miró avait explosé dans le salon. Pourtant, je lui ai enseigné très tôt les rudiments de l’art ménager, que les jouets se compartimentaient en catégories non miscibles : trucs en bois, trucs en plastique et trucs en poils. Pourtant je continue à retrouver des morceaux de pain prémâchés dans toutes les catégories.

Cela dit, on ne peut pas vraiment lui en vouloir, il hérite certainement de ce goût pour le déblayage du Mâle lui-même. Après le petit mur, le moyen mur et le grand mur du jardin, le Mâle a récemment démarré un nouveau chantier à base de cailloux. Pendant quatre jours, il a vécu dans une tranchée de 90 centimètres de large, à pelleter terre et pierres pour farfouiller dans des tuyaux. Après trente minutes de pluie battante, je suis quand même allée voir s’il n’avait pas besoin d’un k-way. Il a levé la tête, il a marmonné quelque chose à un caillou et s’en est retourné dans sa tranchée. Cela doit être sa façon de commémorer le centenaire de la Bataille de Verdun.

Ha oui, j’oubliais ! Ce mois-ci le crocus a dit « maman ». D’aucuns diront qu’il s’agit de simples borborygmes hasardeux. Je proteste ! Le crocus a très clairement prononcé ce mot alors qu’il désignait une grosse assiette de beignets à la confiture de quetsche.

17 Commentaires Poster un commentaire
  1. triskell1 #

    Maman = grosse assiette de beignets. Comment l’as-tu pris ?

    1 mars 2016
  2. Toujours aussi fan des épisodes mensuels du crocus !

    1 mars 2016
  3. Et vive le crocus ! Grâce à lui on accède à la vérité de la progression spatiale !
    Mais dis-moi, il ne serait pas un peu précoce ???

    1 mars 2016
  4. Ah j’adore, j’adore !
    Bien sûr qu’elle a dit maman, c’est évident ! Bon mois-versaire le Crocus, et à bientôt l’anniversaire !

    1 mars 2016
  5. Il pointe avec quel doigt le Crocus ? Parce que mon dernier petit-fils, depuis qu’il pointe, c’est avec le majeur. Imagine le tableau surtout quand il entend ou voit un avion ….. Ma fille connait quelques moments de solitude.

    1 mars 2016
  6. Wen #

    Ah Colombe ! Quel plaisir de lire ta chronique mensuelle…
    Pour le Mâle, il peut également se procurer (gratuitement sur Gallica) « Mémoires de chirurgie militaire et campagnes » en 4 volumes du Docteur Dominique-Jean Larrey, chirurgien en chef de la Grande Armée napoléonienne plutôt que de rejouer Verdun en solo (mais peut-être les a-t-il déjà lus…)
    🙂
    Au mois prochain, avec plaisir.

    1 mars 2016
  7. chrisgab #

    Maman dans le langage de Mimosa, c’était clairement mam-mam en lorgnant sur mon décolleté – vive les joies de l’allaitement!

    1 mars 2016
  8. Laurence BOULANGER #

    Toujours aussi génial ! Merci pour cette bouffée d’oxygène… et de rire 🙂

    1 mars 2016
  9. C’est juste un régal à lire… J’attends la suite avec impatience 😉

    1 mars 2016
  10. lullaby #

    « à l’heure où le Mâle débat en toge à l’Assemblée Nationale pendant que j’explore la planète Bzorg à bord d’un vaisseau de chez Roche Bobois » : grâce à cette phrase, je vais maintenant imaginer la famille Colombe & Linotte comme Emma & Fabien de Scènes de Ménage !

    Et je pense que c’est mon 1er com ici, alors que je te lis depuis des lustres et des lustres, alors j’en profite pour te dire que j’adore ton humour et ta plume.

    Et tu sais quoi ? J’ai eu une petite fille après toi (elle a 8 mois) et je me délecte de ces articles mensuels qui me donnent une indication sur ce qui m’attend. Celui des 8 mois, j’aurais pu l’écrire en totalité, jusqu’à la coiffure cacatoès !! 🙂

    1 mars 2016
  11. stephetpat0251@voila.fr #

    Fou rire du matin devant l’image du crocus en étoile de mer. Que de souvenirs me reviennent en te lisant.Il nous est arrivé à nous aussi de confondre crème pour le change et dentifrice… Merci pour ce cadeau mensuel.

    2 mars 2016
  12. Aaah la tranchée ! dernier lieu de tranquillité…pour échapper au redoutable Crocus aux six crocs ? Brrr

    2 mars 2016
  13. lily59 #

    Oh lala, grand cru, le 11ème mois ! J’aurais adoré savoir écrire ça : quel régal !!!

    2 mars 2016
  14. Oh là là t’es dans mon podcast !!!!

    3 mars 2016
  15. Anonyme #

    « le crocus pose sa tête sur son flan »… C’est tellement drôle!

    5 mars 2016
  16. C’est une coqueluche ce crocus, il s’attrape comme un virus, on s’y attache même à distance 😀

    20 mars 2016
  17. Nan mais des beignets à la confiture de quetsches ? Mais c’est toi qui les avais faits ? Mais comment que ça doit être trop bon…
    Le crocus a raison, tu es une maman merveilleuse si tu sais faire ça.

    Sinon, elle préfère la boulangère.

    30 mars 2016

Commentaires

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