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Sept mois

Le crocus a beaucoup développé ses capacités vocales, en s’évertuant notamment à reproduire le cri excité d’une mouette qui aurait repéré un reste de gaufre sur le vieux port. C’est assez surprenant car il arrive aussi que le crocus nous apostrophe vivement depuis son petit parc, comme un pilier de bar qui n’aurait pas eu sa mousse. De manière générale, on peut dire que le crocus est très tonique. Il se démène dur pour parvenir à ses objectifs quotidiens, comme fouiner dans le panier à pommes de pin ou s’approcher de son Graal, la livebox. Assis, il se tient droit comme un garde royal britannique, fait beaucoup de natation sans eau sur le ventre, et s’il le pouvait, se lèverait déjà pour poursuivre le chat qui a l’audace de se déplacer dans la maison. Cela dit, pour se défendre, Luluchatigré pourra toujours tacler le crocus sur sa souplesse inexistante. Ne le répétez pas, mais le crocus est raide comme un piquet, certaines mauvaises langues disent que c’est héréditaire.

Comme le crocus ne tient pas encore assis dans un caddie, je fais mes courses en posant bananes, fromage blanc et corn flakes sur ses pieds dans la poussette. C’est une solution bien pratique, sauf quand le crocus peaufine son entrainement abdominal en jetant fermement ses jambes vers le plafond. C’est certainement pour cette raison que j’ai perdu un jour un munster fermier dans la Grande Rue de mon village, ce qui ma foi a dû faire la joie inopinée d’un passant, ou d’un chien, puisqu’il est bien connu que le munster est le chewing-gum des chiens.

Bref, le crocus m’a donc déjà aidée à choisir la couleur d’un joint de carrelage, une boîte de rangement pour vêtements trop petits (mère et fille incluses) et une plante aux couleurs de l’automne chez Truffaut – à qui le crocus a arraché trois feuilles le temps que je retrouve ma carte de fidélité.

Le crocus développe un intérêt croissant pour Luluchatigré. Depuis que nous lui avons fait toucher le pelage chatoyant de l’animal, le crocus rêve de posséder une relique, comme un brin de moustache ou un œil. Lorsque Luluchatigré fait son apparition au petit déjeuner, le crocus sourit comme s’il avait vu le pape, et brasse l’air avec ses bras comme un oiseau-mouche sur une marguerite. Une roulade latérale plus tard, et le crocus a la bête dans son angle de mire. Une fois, il l’a hélée et lui a jeté un petit chausson. Dans sa superbe, Luluchatigré a fait comme si de rien était, mais j’ai bien vu que cet acte terroriste avait semé le trouble. Luluchatigré a fait discrètement le signe de croix avec sa queue et s’est mise à prier devant le Dieu Protecteur Nourricier (le cellier où sont stockées les croquettes).

Le crocus a fait l’expérience de la crèche. Accessible à pied depuis chez nous en longeant des vignes, une rivière et des maisons à colombage (où un cavalier King Charles à la fenêtre surveille que chaque individu a bien payé sa vignette), la crèche se trouve derrière une porte en bois ancrée dans le mur historique de la ville, ouvrant sur un long passage secret bordé de jardins interdits et de pierres séculaires. C’est charmant et le crocus y est bien, je l’ai vu tambouriner la tête d’un autre humanoïde et s’éduquer en observant un être à quatre pattes venu piquer le hochet d’un petit chauve en salopette. Avant d’entrer dans l’antre des bébés, il faut impérativement enfiler des chaussons bleus au-dessus de ses chaussures, et ma grande crainte est bien sûr d’oublier de les ôter en sortant, ce qui m’est déjà arrivé une fois parce que j’avais la tête ailleurs (BENI SOIT CE TEMPS LIBRE QUI S’OFFRE A MOI).

Nous avons été conviés à une balade au cœur de la splendeur automnale du massif vosgien. Comme il a été décidé que le crocus serait de la partie et qu’on m’a explicitement indiqué qu’il s’agissait d’une balade « à la cool », j’ai enfilé ma polaire et lacé mes chaussures de randonnée, pleinement confiante. ERREUR. Une promenade avec le Mâle, j’aurais dû me méfier. Les comploteurs avaient prévu un réchaud pour tiédir la purée de panais du crocus en pleine ascension. Alors que j’imaginais une promenade bucolique autour d’un lac étincelant en récitant Ronsard, je me suis retrouvée à gravir des côtes en lacets semées de racines et d’escaliers de pierre. Lorsque j’ai retrouvé mon souffle pour me plaindre, le Mâle m’a répondu qu’une promenade dans les Vosges, ça montait forcément. Ce à quoi j’ai répondu en cassant furieusement une branche de sapin en faisant saillir mes muscles. Mais le crocus a bien aimé la balade, il a beaucoup regardé les feuilles frémir sous la brise puis s’est endormi contre son père en digérant son panais.

J’ai repris la piscine. Le mercredi soir, je prends mon courage et mon maillot à deux mains, pour me glisser dans cette eau toujours un peu trop froide et palmer en lavant les soucis de la journée (les rosiers sont attaqués par des bêtes, le Mâle laisse traîner une invitation à l’assemblée générale de la Banque depuis une semaine, George R. R. Martin a encore ajouté un personnage). J’alterne les mouvements en veillant à n’oublier aucun muscle, j’essaye d’oublier que j’ai un bonnet de bain et je passe le temps en observant mes congénères. Il arrive souvent que je poursuive deux spécimens aquatiques qui discutent côte à côte. Mon challenge, c’est de les dépasser avec le plus de hargne possible tout en écoutant leur conversation. Mais à la fin de la séance, tout ce que j’ai réussi à saisir c’est un genre de fable moderne sur les horaires de travail d’un Thermomix en solde qui a claqué la porte du domicile conjugal.

Ensuite lorsque je m’extraie de l’eau, j’essaye de rechausser mes tongs avec le plus de grâce possible afin que personne ne se doute que j’ai accouché récemment, alors je contracte le ventre, les cuisses, les fesses, les bras et les pectoraux en même temps, mais du coup je me déplace un peu comme Jean-Claude Duss qui fait un schuss. Une fois à la maison, je dis fièrement au Mâle combien de temps j’ai nagé, le crocus bat des pieds en souriant de toutes ses gencives et Luluchatigré cligne des paupières d’un air las.

Pour la première fois, le crocus est tombé malade. Il s’est mis à tousser et avoir les joues chaudes, avec le Mâle on était bien embêté, parce que le crocus avait la tête toute chiffonnée et ronflait comme une petite ponceuse Bosch. On l’a recouvert de bisous et de soins, et Luluchatigré a été nommée assistant garde-malade. Le crocus a aussi reçu son premier suppositoire, ce que nous avons fêté dignement en relisant l’histoire de la fusée Ariane sur Wikipédia. Maintenant le crocus va mieux, mais il tousse toujours un peu, ainsi que les autres humanoïdes de la crèche. Quand il tousse, il devient tout rouge, tout le monde retient son souffle et j’ai le doigt sur le numéro du Samu, puis il s’arrête et continue de calculer le cosinus de la truffe du chien qui fait pouet comme si de rien était. A ce sujet, je crois que Luluchatigré s’est vexée, parce que l’autre jour elle avait une boule de poils coincée dans la gorge et on lui a porté autant d’intérêt qu’à une publicité pour Calgon. Peut-être qu’il faudrait lui donner un suppositoire.

Sept mois, une soif inextinguible de découvertes et un sourire au réveil qui ferait fondre les neiges éternelles.

17 Commentaires Poster un commentaire
  1. Wen #

    Génial. Toujours aussi drôle. Un récit qui ravive tellement de souvenirs… (excepté concernant la bêêêêêête Luluchatigré).
    Profitez !
    Impatient d’avoir le récit d’une autre… balade « à la cool » ! Sacré Mâle ! il est trop fort. 🙂

    30 octobre 2015
  2. Voilà un super article… Plein de belles choses et qui m’a vraiment fait rire ! Merci beaucoup !!!

    30 octobre 2015
  3. Je me demandais, pas plus tard qu’hier, s’il faudrait attendre les 9 mois du crocus pour avoir des nouvelles. Je n’ai pas pensé que tu allais accélérer le rythme. Quelle bonne idée ! J’ai bien ri, et je te pardonne l’absence des courts billets hebdomadaire si c’est pour pouvoir lire un très long billet mensuel !

    30 octobre 2015
  4. Madame H #

    Ooooooooooooh ce crocus me fait craquer

    30 octobre 2015
  5. Chris #

    C’est bien connu : c’est l’amour qui fait pousser les belles plantes ! Un bisou au Crocus.

    30 octobre 2015
  6. Luluchatigré serait-elle jalouse???
    Aaaah! Les sourires que tu évoques, qu’ils soient édentés ou non, effacent la fatigue ou les randonnées de l’extrême… Fais comme moi randonne en ville 😉

    30 octobre 2015
  7. Toujours aussi agréable de lire tes billets drôlissimes. Merci pour cette petite récréation. Bisou au Crocus et caresse à Luluchatigré.

    30 octobre 2015
  8. J’ai lu ton billet sur mes heures de travail et je me suis trahie en riant haut et fort. J’aurais pu argumenter en prétextant que les derniers slides sur le PMO du MEC avec toute cette joyeuse bande de camemberts qui s’envoient des flèches mutlicolores sont absolument désopilants, mais je n’ai pas eu à le faire car à 17h04 un vendredi il n’y a plus personne dans l’Open Space.
    Bisous à Croc et Lul.

    30 octobre 2015
  9. C’est toujours un grand plaisir de lire les nouvelles de la  » famille au complet  » ! Bravo pour l’humour , @mitiés .

    30 octobre 2015
  10. Plein des belles nouvelles, plein de vie…et ça va en avant…j’adore ces articles , plen de bisous pour toi et le petit crocus. Ah, et pour Luluchatigré!

    30 octobre 2015
  11. Je pense avoir été claire. Je suis prem’s sur liste d’attente des reliques de Luluchatigré. L’œil est pour moi. Bas les pattes Crocus.

    30 octobre 2015
  12. Maliro #

    Super des nouvelles et toujours aussi bien racontées! 😉
    Profite bien de ton crocus! Dans très peu de temps, tu vas faire encore plus de sport: course poursuite du crocus dans toute la maison, crocus qui coursera Luluchatigré forcée au sport elle aussi. Je n’ai pas la place du Mâle dans l’histoire mais tu nous raconteras!
    Bises à la petite famille!

    2 novembre 2015
  13. Une grosse pensée pour Luluchatigré 😀 Ahlala tes articles m’avaient manqué

    5 novembre 2015
  14. Truculent comme toujours 🙂

    20 novembre 2015
  15. … mis à part la purée de panais, les…suppos, et la chasse à la relique, à quelle alimentation le crocus a-t-il droit ? (pour info à l’intention d’une mère retraitée…de son boulot de mère qui cherche à comprendre les NPA21 ou nouvelles pratiques alimentaires du 21e siècle…histoire d’être prête pour un éventuel boulot de …grand’mère …avant la fin dudit 21e siècle)

    Bizzz à tous les 3 (oups, + Lulu , pardon !)

    PS1 : d’ac pour le sourire*****…mais les billes bleues « scanner intégré » sont tout aussi redoutables ! Les mini-potes de la garderie n’ont qu’à bien se tenir !
    PS2 : bravo pour la natation synchronisée CL-Crocus ! Alors…Rio 2016 ou Tokyo 2020 ?

    23 novembre 2015
  16. Laurence BOULANGER #

    Toujours autant de bonheur à te lire. Merci 🙂

    27 novembre 2015
  17. Annie Charente #

    Aujourd’hui le crocus a 8 mois. Joyeux moisiversaire Croquinette (ou Crocusinette) !

    30 novembre 2015

Commentaires

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