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Quatorze mois et un jour

Le quatorzième mois du crocus fut placé sous le signe de la grande aventure automobile.

Laissant notre chat narcoleptique et diabétique aux bons soins d’un voisin dévoué que nous avons réussi à incorporer dans notre équipe de maintien à domicile (Luluchatigré a besoin de deux piqûres d’insuline par jour et d’un peu d’aide pour le repassage), le Mâle, le crocus et moi sommes partis en vacances.

Nous avons traversé le pays dans un nouveau véhicule blanc de type ludospace polyvalent fonctionnel compact et familial, acheté dans la perspective réjouissante de partir facilement en week-end avec des enfants, des skieurs, des cyclistes, des gros chiens ou des gros joueurs de hockey. Mes collègues se demandent régulièrement à qui appartient la camionnette mal garée devant le bureau, mais moi j’aime bien frimer à la crèche lorsque je glisse la poussette dans le grand coffre d’une seule main, avec le crocus sous le coude, les clés dans la bouche, le doudou sur l’oreille et la ceinture de mon trench coincée dans la portière coulissante.

Mûs par une soif d’exotisme que seul peut connaître le jeune parent privé de toute improvisation depuis 14 mois, nous avons mis le cap vers l’ouest à la conquête des mystérieux moulins du marais poitevins, puis vers le sud, à la recherche de civilisations enfouies de cigales provençales. Nous avons partagé notre habitacle avec un petit humanoïde sanglé dans son siège, prêt à embrasser toute nouvelle expérience avec une égale bonne humeur, pourvu qu’on s’arrête toutes les vingt minutes environ pour chercher dans quelle partie ludique du ludospace le jouet ludo-éducatif avait bien pu tomber.

Oui car bien entendu, le crocus n’avait que faire de notre planification kilométrique, ni de notre programme culturel, interrompant sans vergogne les chroniqueurs de France Inter pour demander à batifoler dans les herbes folles de l’aire du Poulet de Bresse de Dommartin-les-Cuiseaux.

Le Mâle et moi avions pourtant prévu moult activités récréatives pour le voyage : se poser des questions du Trivial Pursuit, manger des bananes, chercher l’origine de la brèche dans le budget du mois d’avril, réviser la généalogie des rois de France, dresser la carte topographique du futur potager ou simplement laisser divaguer notre esprit dans une torpeur méditative que seule l’écoute de Fip peut engendrer.

Mais bizarrement, les activités récréatives du crocus ont complètement pris le pas sur les nôtres. Par son charisme surpuissant, le crocus a réussi à neutraliser toutes nos aspirations individuelles. Un savant cocktail de modulations vocales, tantôt plaintives ou bêlantes, mais bien vibrantes dans la caisse de résonance du ludospace, fut l’excellent choix du crocus pour faire valoir ses droits.

Heureusement, j’avais prévu de nombreuses astuces pour occuper le crocus le plus longtemps possible entre deux aires d’autoroute : une boîte à gâteaux, une boîte à croutons, des trucs à secouer, des trucs à emboîter, des trucs à mordre, des trucs à cogner contre la vitre, des trucs à lancer et en tout dernier recours, ma botte secrète, dénichée sur un forum de vieux routiers chevronnés, j’ai nommé la Trousse Mystérieuse.

La Trousse Mystérieuse est un piège destiné à leurrer les bébés. Prétendument interdite, elle est fourrée de tout un tas d’objets amusants à tripoter : trousseau de clés, paquet de mouchoirs, carte de fidélité de chez Miam-Nouilles, stick à lèvres, bracelets scoubidou et autres trésors suprêmes d’adulte. Malheureusement, nous n’avions pas atteint l’aire de repos de la Tarte à l’Oignon que tout gisait en tas sous le siège passager, y compris des miettes mouillées de croutons sur la Trousse Mystérieuse, snobée comme s’il s’agissait d’une vulgaire sacoche farcie de procès-verbaux d’assemblée générale (ça existe).

Nous avons donc fait comme tout le monde et adopté le rythme d’un troupeau d’escargots transhumants. Nous nous sommes arrêtés très souvent, et le crocus a pu trifouiller à son aise dans des sachets abandonnés, grimper sur les chaises lasurées des cafétérias et comparer l’ergonomie des présentoirs à croissants de Pomme de Pin et Brioche Dorée.

Ensuite la chronique de Thomas VDB fut remplacée par le double album de Petit Ours Brun, le crocus a plié les cartes du Trivial Pursuit, voulu goûter toutes nos bananes, grevé le budget du mois de mai en peluches d’autoroute et révisé la généalogie de Bébé Loup.

Arrivés à notre gite d’étape, nous étions tous un peu fatigués. Le Mâle avait un œil fixe, je sentais un peu le chaud et le pare-brise du ludospace était un sanctuaire à moustiques. Par contre le crocus était en super forme pour profiter du Campanile de Montargis. Toute la nuit, il nous a raconté son voyage en sautillant dans son lit parapluie posé à côté de notre table de chevet. On voyait sa petite tête dépasser dans la lumière passante des poids lourds. Au milieu de la nuit, décidant qu’il faisait un peu trop froid, nous avons pris le crocus au lit avec nous et ainsi enlacés au chaud, tout le monde a pu dormir un peu, y compris notre voisin de chambre.