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Dix-huit mois

Il est des mystères de l’évolution qui ne s’expliquent pas. Alors que le mois dernier, le crocus vouait un culte dévoué aux canidés, poussant un cri de gorge ravi à chacune de nos rencontres avec un représentant du genre, aujourd’hui, il s’en fiche. Nous pourrions croiser un Flagadoss géant à poils courbes en allant chercher le pain sans que le crocus ne lui prête aucune attention, ou alors à peine un vague salut mollasson de fin d’audience papale. Par contre, si le Flagadoss s’approche pour rendre hommage à la cracotte que le crocus tient dans la main, celui-ci fuira à toutes jambes, affolé par tant de pattes, d’oreilles et de langues.

Ne le nions pas, c’est un fait, désormais le crocus a les chocottes. Lui qui montrait jusqu’à présent un égal ravissement pour toute curiosité de ce vaste monde, règnent aujourd’hui dans son trio de tête des peurs absolues : le chien renifleur, le sèche-main Dyson et le pédiatre.

Pour le sèche-main, je ne peux pas lui en vouloir, je suis moi-même assez inquiète du vacarme produit par ce turbomoteur de toilettes, en plus je n’ai jamais la patience d’attendre la fin du compte à rebours donc j’ai quand même la main humide qui touche la poignée de porte humide. Alors je compatis et me joins au cri de terreur du crocus face à ce vagissement de centrifugeuse à noix de coco.

Pour le pédiatre par contre, c’est d’autant plus frustrant que les premières visites se passaient dans la joie et la bonne humeur. A peine entrés, le crocus partait perquisitionner la salle d’attente en prélevant un échantillon de tous les jouets, avec moi à ses trousses pour l’empêcher de mâcher un feutre antique porteur de la scarlatine granuloforme. Puis la visite médicale se déroulait dans une relative tranquillité, le crocus me chipait la carte vitale, la poussette basculait à cause du poids des manteaux, j’oubliais de poser la question sur l’orteil dévié et nous repartions.

Mais un jour, il y a eu les vaccins. Avant qu’il n’ait pu dire ouf, le pauvre crocus s’est fait piquer la fesse et le pédiatre est devenu son ennemi juré. Désormais, il se ratatine dans la poussette trois cent mètres avant la porte d’entrée pour se faire oublier, empruntant cette technique de combat à Luluchatigré qui pense qu’on ne la voit pas lorgner sur le pot de yaourt sous prétexte d’avoir cessé de respirer depuis quarante-cinq minutes. Dans la salle d’attente, le crocus reste de marbre face à mon atelier coaching et PNL. Même le crocodile à bascules n’a plus de prise sur son inquiétude. Puis son cauchemar se personnifie subitement lorsque la porte capitonnée s’ouvre en un souffle d’épouvante qui décoiffe tout sur son passage.

Donc nous ne savions pas vraiment à quoi nous attendre lorsque nous avons mené le crocus à la fête foraine devant un tourniquet motorisé où des toutous protéiformes se couraient après dans un vacarme carillonnant de sèche-mains spatial.

Sans tarder, nous avons déposé le crocus dans le manège, plus précisément dans une locomotive à tête de clown, un monsieur balafré a récupéré le jeton rose qu’il tenait dans sa petite main et la cloche a retenti. Anxieux, nous avons vu le crocus prendre le large d’un air surpris dans son wagon. Agrippé au volant, il a fait quatre tours sans sourire mais sans pleurer non plus, impavide, davantage préoccupé par nos coucous hystériques que par la vitesse de la locomotive.

Apparemment le crocus a bien aimé quand même, parce que le soir à la maison, il a prolongé l’esprit de la fête foraine en jetant dans les airs trois grosses poignées de semoule au brocoli pour faire le feu d’artifices.