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Quinze mois

Tel un char à voile lancé à pleine vitesse sur une plage de Berck, le crocus est porté par le souffle de l’apprentissage. Il ne cesse d’expérimenter le vaste monde et d’en découvrir tous les ravissements.

Par exemple, depuis qu’il a plus de dents qu’un peigne de douche, le crocus réclame pour sa pitance de vrais petits morceaux de nourriture. Chaque soir, il retourne son assiette pour vider le contenu sur la table, inspecter longuement son butin et séparer le bon grain de l’ivraie en balançant sur le parquet ce qu’il réserve aux poules.

Comme nous n’avons pas de poules, c’est Luluchatigré qui passe un premier coup de balai, l’air de ne pas y toucher mais frémissant de la moustache et bénissant la Sainte Providence pour ces compléments alimentaires gratos tombés du ciel. Je passe ensuite l’aspirateur portatif sur un périmètre de trois mètres autour de la chaise haute. Le Mâle termine en passant la chiffonnette dans les interstices, puis nous courrons tous après le crocus qui s’est échappé pour émietter un crouton de pain sur le tapis berbère du salon.

Ce qui est bien, c’est que pour l’instant le crocus voue un culte au dieu des légumes. Haricots, choux-fleurs, céleri, navet, brocoli, ail confit, radis, fenouil… tout y passe, à la grande fierté du Mâle qui (comme chacun sait) ne mange que des légumes vapeur agrémentés d’eau tiède déminéralisée depuis 1997.

Dans un autre registre, le crocus goûte également à l’ivresse de la vitesse, fier comme un pape sur son nouveau tricycle poussé par ses serfs. Debout sur les cale-pieds, la mèche au vent, les mains sur le guidon, le crocus roule des mécaniques en riant, grisé par tout ce paysage qui défile à une vitesse incommensurable. Dans le quartier, personne ne peut nous louper, les trois roues en plastique qui roulent sur les pavés génèrent autant de bruit qu’un local technique de piscine prêt à exploser.

Le Mâle est très heureux de cette filiation cycliste. Je n’ai rien dit, mais je jurerais avoir vu le crocus faire un petit kick arrière après avoir dépassé un gros chien. Je pense donc que dans vingt ans, nous sommes bons pour aller en famille à la grande bénédiction des motards de Béthune, où le crocus pourra se fera tatouer un squelette ailé sur l’avant-bras.

En attendant Béthune, le crocus adore cavaler tout nu à la sortie du bain et se laisser tomber comme une crêpe sur le gros coussin Fatboy qui fait office d’airbag de salon. D’ailleurs plus je l’observe, plus je me dis que nous devrions tous faire la même chose, quotidiennement.

En terme d’éducation artistique, j’essaye de l’initier au coloriage et aux autocollants Babar, mais pour l’instant son intérêt est assez limité. Après avoir choisi une couleur et une feuille, il jette tout par terre et fonce à la cuisine sortir tous les tupperwares comme un petit Jack Russell qui aurait repéré un colvert au fond du placard.

Par contre, et c’est un triomphe, nous avons réussi à lui apprendre quelques rudiments domestiques ! Jeter lui-même sa couche à la poubelle, mettre ses petites chaussettes sales dans la machine à laver et dépoussiérer Luluchatigré avec les dents.