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Treize mois

Il s’en est encore passé des choses pour le crocus, qui a profité d’un moment d’inattention pour avoir un an et devenir toujours plus galopant, toujours plus véloce et toujours plus habile dans l’étude circonstanciée des objets qui croisent son chemin. Doté d’un petit lecteur buccal de code barre très pratique, le crocus scanne chaque objet pour repérer ceux qui sont comestibles. Le problème, c’est le défaut de paramétrage du scanner, qui ne fait pas toujours la différence entre une lamelle d’endive et un morceau de papier.

Du coup, pour le crocus, c’est 1492 tous les jours. Concombre, semoule, confiture de fraises, mousse de bière, nombreuses sont les fastueuses découvertes, qui connurent leur apothéose lorsque je l’ai emmené au buffet chinois pour y manger avec ma mémé. Le crocus a pu imiter le bébé morse en mettant deux baguettes dans sa bouche, écraser une chips de crevette avec le poing et admirer les guirlandes de Noël qui clignotent au-dessus des aquariums de poissons volants (ou est-ce l’inverse ?).

Pour ce qui est des découvertes alimentaires, un seul fiasco est à noter. J’avais éloigné le crocus autant que possible de toute forme de chocolat, pour faire de cette expérience culinaire cosmique un moment inoubliable. J’avais prévu d’emballer le morceau de chocolat dans un écrin duveteux recouvert de rubans et de soieries, en racontant au crocus la grande épopée du chocolat depuis ses origines tropicales jusqu’à ses utilisations contemporaines : sculptures de robes en chocolat, invention du chocolat Frigor, tartines au banania, et le crocus serait peut-être devenu, plus tard, maître artisan chef chocolatier champion du monde de ganache sur poche à douille. Malheureusement, sans crier gare, un jour j’ai retrouvé le crocus et le Mâle au pied du même buffet, mâchant tous deux le même muffin au chocolat avec une certaine apathie qui frôlait l’insolence.

Ou peut-être était-ce de la jalousie. En effet, en terme de muffin et autres ravissements suisses ou belges, je suis en totale abstinence depuis plusieurs semaines. Pour perdre les dix kilos qui me séparaient encore de mon bas de pyjama fétiche, j’ai fait la première moitié du chemin moi-même, puis j’ai fait appel à une diététicienne pour les derniers kilomètres. Comme je me suis vite prise au jeu de ma nouvelle matrice alimentaire, j’ai concocté un planning géant de menus qui fait désormais la loi à la maison. L’élaboration de ces menus a vite entraîné une rationalisation des courses et une gestion de frigo frôlant la perfection, moins d’achats inutiles, moins d’emballage, le Mâle est conquis. Complétés par quelques cours de pilâtes et au moins douze séances quotidiennes de triple-squats à domicile (ramassage de tétine, ramassage de doudou, ramassage de bébé), les efforts commencent à payer, et je frétille déjà en sélectionnant mes futures tenues printanières.

Pour le crocus, il va sans dire que la sélection de tenues printanières est déjà faite. A vrai dire elle ne s’arrête jamais vraiment puisque le crocus grandit et m’encourage à recréer de nouvelles tenues à l’infini. Et comment résister à un t-shirt fraise, un short en coton éponge et des sandalettes pour mini pouce ? Face à ce despotisme total, il arrive que le Mâle se rebelle, arguant qu’il aimerait lui aussi participer à l’élaboration des tenues, qu’on refreine sa créativité et que ce n’est pas grave de mettre un t-shirt à l’envers de temps en temps, sinon James Cook n’aurait jamais découvert Hawaii.

Je trouve que le Mâle exagère. Je lui laisse régulièrement le choix des chaussettes, d’ailleurs il en profite toujours pour scruter les pieds du crocus en faisant la moue. Il paraît que le crocus a hérité de mon chevauchement de doigt de pied, ce qui n’a de cesse d’intriguer le Mâle (qui ne manque pas une occasion de m’en faire part).

Sinon, le pauvre crocus a aussi eu la varicelle, comme tous les petits humanoïdes de la crèche. Il ressemblait à une malheureuse coccinelle purulente, et ça le grattait à tous les endroits possibles même les plus incongrus. Cela doit être terrible de ne pas pouvoir se gratter. Je vois Lulu par exemple, ça lui gratte souvent derrière l’oreille, mais sa patte ne vise plus très bien sa tête alors elle bat la mesure à vide, comme si de rien n’était, pour préserver son honneur.

Ceci m’amène à une bien triste nouvelle. Luluchatigré, l’intrépide chasseuse d’élastiques à cheveux, l’éminente braconnière de pâté en croûte, le chat diabétique le plus bavard du monde est en train de devenir sourde comme un pot. La dernière fois que j’ai voulu lui signaler amicalement ma présence, j’ai dû m’approcher à vingt centimètres de son oreille, ce à quoi elle a réagi en sursautant comme si un ragondin volant avait percé la stratosphère pour se jeter brusquement contre la baie vitrée.

Toutefois, cela ne l’empêche pas de profiter du spectacle des cascades du crocus depuis son coussin personnel, allongé comme un romain devant une grappe de raisins. Et puis si Luluchatigré venait à développer une maladie de chat, nulle inquiétude, le crocus est totalement immunisé depuis qu’il s’est déjà fait lécher le visage par un boxer trop affectueux. Le boxer frétillait de bonheur en se dandinant comme une saucisse en caoutchouc et le crocus a ouvert la bouche. C’était un moment très émouvant.

Mais que tout le monde se rassure, la vie avec le crocus n’est pas faite que de moments émouvants. Même si nous pensions, comme tout parent naïf par nature, y échapper, il arrive régulièrement que le crocus hurle à la mort parce qu’on lui a volé sa pince à linge ou que le croûton de pain n’est pas servi assez vite. Sans oublier les drames antiques qui se jouent au moment de dormir, lorsque le crocus se rebelle contre le fatum et sacrifie son doudou aux dieux en le balançant hors du lit pour venir s’en plaindre auprès de nous quelques secondes plus tard.

Heureusement qu’on peut un peu se moquer de lui quand il tousse et qu’il pète en même temps.