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Vingt mois

Tout allait très bien au pays des petits pieds sans callosités quand tout à coup, j’ai vécu cinquante-six heures en enfer. Je ne sais pas vraiment à qui en tenir rigueur. Peut-être au Mâle qui, en déplacement, se délectait d’un silence premium, d’une couette triple plumes et d’un plancher sans miettes de cracottes. Ou peut-être à cette incisive mandibulaire qui a comploté en douce pour faire son coming out of the gencive pendant que le Mâle s’absentait trois jours.

Quoi qu’il en soit, le crocus était tout chamboulé. L’adorable bébé cadum aux joues roses s’est mué en octopus grincheux aussi agréable qu’un cactus caché dans un gant. Tout devint compliqué et dramatique. Outré par absolument tout, au sommet de son art, le crocus m’a livré ses plus belles interprétations de : « Je me brûle au 3ème degré avec un haricot tiède », « Je me luxe le doigt en le coinçant dans un livre mou » et sera en compétition à Cannes pour « Je me cogne volontairement la tête contre un mur pour m’en plaindre par la suite ».

Visiblement tourmenté, il est resté agrafé à moi pendant trois jours comme le Grand Paresseux d’Amérique centrale à son arbre, tout en rejetant sans vergogne mes tentatives de diversion. Même ce qui cartonne habituellement, comme le mime du pied puant ou la comptine avec solo de maracas.

Et puis, chaque nuit, j’ai dû le convaincre qu’il n’y avait pas besoin de se réveiller à quatre heures du matin pour quitter le gite et randonner vers le Piton des Neiges avant le lever du soleil, parce qu’à quatre heures du matin, ici, il n’y a RIEN, et sûrement pas de pythons, tout au plus un ou deux chiens qui se grattent la nouille parce qu’ils ont crû voir passer une mouette, et peut-être, oui, éventuellement, quelques personnes traumatisantes ayant tenu à expliquer sur internet qu’au réveil (à quatre heures du matin) « elles buvaient un grand verre d’eau, enchaînaient des séries de squats, mangeaient un porridge avant de faire une heure de lecture puis une marche rapide avec des poids dans les poches en consultant Twitter pour terminer par une bonne douche et un gommage au gros sel avant de partir au boulot » (si, ces personnes existent).

Bref, après trois jours et trois nuits de commedia dell’arte avec le schtroumpf grincheux, il ne me restait même plus assez d’énergie pour râler contre le Mâle qui est rentré en frimant avec ses sacs en papier logotypés et son savon au chèvrefeuille de l’hôtel (m’en fiche, moi aussi je peux mettre trois cotons-tiges et une feuille de ficus dans un sac congélation et me la jouer pureté thermale).

De toutes façons pas besoin d’hôtel, déjà si j’arrive à rester seule dans la salle de bains plus de quinze minutes sans interruption, je ressors en lévitant avec le sentiment d’être partie huit jours au Georges V. Et c’est l’ivresse totale lorsque j’arrive à déjeuner, me laver, m’habiller, me coiffer et me maquiller d’une traite sans que personne ne me pique mon kabuki pour éponger une flaque de douche. Ou quand je réussis à envoyer un SMS en entier sans qu’on m’escalade le mollet à mains nues pour dialoguer avec Siri.

Mis à part ces épisodes épisodiques, la cohabitation avec le crocus est plutôt sympathique. Par exemple, j’ai trouvé un excellent partenaire de Loto qui me laisse le sniffer dans le cou en jouant et maintenant, il se laisse presque couper les ongles sans convulser. Nous avons trouvé notre rythme, même s’il change tous les quinze jours.

En cuisine, je dispose aussi d’un excellent commis. Debout sur son petit escabeau, le crocus est à hauteur de passoire pour s’acquitter de diverses tâches de transvasement. Il participe également aux tâches ménagères avec un empressement qui fait plaisir à voir : remorquage de balai, lancer de sopalin, contrôle technique de lave-vaisselle, encodage de sèche-linge et nettoyage ayurvédique des vitres à l’huile de noix. Mais sa plus belle performance, c’est sa récente promotion au poste de Responsable Croquettes.

Chaque matin et chaque soir, le crocus s’inquiète de la pitance de Luluchatigré. Il a l’autorisation d’ouvrir la boite à croquettes, de racler le fond avec un ramequin, de verser le tout dans la gamelle et d’appeler Luluchatigré pour manger. Le seul problème, c’est que Luluchatigré est devenue sourde, alors le crocus doit la prévenir à coup de ramequin pour la réveiller.

Oui, au début le Mâle ne me croyait pas, mais Luluchatigré est bien devenue sourde. Pour l’en convaincre, j’ai même réalisé plusieurs tests auditifs, dont le Test d’Ulrik Schnitzer dit « test du vuvuzela ». Souvent je la regarde et je me dis qu’elle est peut-être au crépuscule de sa vie, là, lovée dans son tapis de bain, elle qui n’entendrait plus une mobylette débridée traverser le salon. Alors de temps à autre, je lui susurre des mots gentils à l’oreille à l’aide d’un cornet acoustique confectionné avec un vieil exemplaire roulé de la Gazette des Communes, le crocus fait de même avec son magazine Papoum ou un yaourt à moitié plein, ce qui fait sans doute qu’ils s’entendent aussi bien.