Aller au contenu principal

Dix mois

En l’espace d’un mois, le crocus est devenu un petit tractopelle sur pattes. Du matin au soir, il traverse les pièces à toute vitesse en mugissant de joie jusqu’à atteindre une surface plane pour se hisser sur ses jambes et déblayer la zone d’un revers de manche.

Pendant ce temps, le Mâle et moi tentons de nous acquitter de nos divers impératifs domestiques (se nourrir, se laver, podcaster Guillaume Gallienne qui lit Ruy Blas) tout en courant après le crocus pour lui proscrire tout un tas d’activités : feuilleter la gazette des communes avec les dents, biner la plante grasse avec les doigts ou faire du palper-rouler au chat avec les pieds.

Mais parmi les activités illicites favorites du crocus, demeure le parcours vita qui mène aux bacs de tri de la cuisine. Et je veux bien croire que ces bacs de tri soient absolument fascinants, ils sont remplis de bouteilles de lait cabossées, de cartons pliés en huit par le Mâle et de vieux catalogues de vente de bulbes. Bien que nous lui ayons formellement interdit de participer au tri collectif pour l’instant, le crocus met un point d’honneur à faire son propre geste éco citoyen en jetant sa tétine dans le dépotoir à boîtes de sardines à l’huile (le Mâle mange beaucoup de sardines).

La nouvelle passion du crocus pour le cross et l’escalade ne connaît ni frontière ni pudeur, puisqu’il exécute également des numéros de varappe nudiste dans la baignoire de la salle de bains, non sans un certain brio, mais sous la vigilance stricte d’un petit canard jaune spécialement recruté pour ses compétences (surveillant d’un sanctuaire de baleines dans l’océan austral pendant dix ans) (il faut aimer faire le plancton).

Ce fut également pour le crocus le mois de toutes les premières fois, et pas des moindres.

Lorsque nous l’avons mis à bord d’un caddie de supermarché pour la première fois pour acheter des sacs d’aspirateur et du sopalin, le crocus fut tout simplement ébloui par la vélocité de ce cabriolet coupé qui résonnait sur le bitume comme cent mille boîtes de sardines à l’huile jetées dans le bac à tri.

Lorsque nous l’avons mis la première fois à bord d’un petit train suisse à crémaillère, coiffé d’une cagoule pour gravir les cimes enneigées, le crocus a soigneusement étudié les différentes espèces de conifères sur le chemin (à moins que ce ne soit ce coléoptère congelé sur la vitre du train). Une fois en haut, nous l’avons initié aux rituels sacrés des peuplades suisses et aux dernières tendances russes en matière de bonnet à pompons en angora. Néanmoins, au restaurant d’altitude, il est à noter que le crocus fut plus intéressé par le pliage de la carte des vins que par la vue.

Pendant ces petites vacances à la montagne, le Mâle était très content de marcher dans la neige, et sa joie était communicative, puisque le crocus n’a cessé de rire et chanter en reprenant les standards du Club Med (aga dou dou dou). Qui sait, peut-être qu’une carrière de G.O. se profile pour le crocus car il paraît qu’à la crèche, il fait régulièrement l’animation au moment des repas, en haranguant la foule, accroché à la barrière tout en brandissant son doudou (j’ai peur).

Enfin, le crocus a pu goûter pour la toute première fois aux saveurs exotiques du boudoir, qu’il a grignoté avec délectation et émerveillement, surtout quand le boudoir s’est transformé en magma spongieux qui colle aux doigts. Finalement, tout s’est bien passé avec ce boudoir, parce que moi j’avais quand même très peur que le crocus s’étouffe et le Mâle avait très peur qu’il devienne gluco-dépendant (pour le Mâle, un boudoir = un gâteau = du sucre = le Cri de Munch).

Neuf mois

Le neuvième mois a été riche en nouveaux développements psychomoteurs et en morve.

Les poussées dentaires et les variations climatiques du mois de décembre ont comme suractivé les sinus du crocus, qui ont produit à eux seuls l’équivalent d’un baril saoudien de purée mousseline. Avec le Mâle, nous sommes devenus les techniciens du mois en mouche bébé manuel : je suis Responsable Narines pendant que le Mâle maintient le crocus immobile sur la table à langer en adoptant des techniques ancestrales de plaquage néo-zélandais. A la fin de l’opération c’est un véritable feu d’artifices : je vois des étoiles à cause de l’hyperventilation, le Mâle voit partout des particules gravitationnelles de morve et le crocus voit là une occasion pour lancer des couches en l’air afin de nous distraire et s’échapper.

Peter Benton et moi avons également expérimenté l’administration de ventoline au petit crocus touché par la bronchiolite. C’était toute une aventure, car il fallait d’abord le conditionner psychologiquement en lui faisant une démonstration non anxiogène de la chambre d’inhalation. Le Mâle et moi avons donc opté pour une comédie musicale en trois actes, avec Luluchatigré dans le rôle du vilain virus. Nous avons tous été bien rassurés au bout de quelques jours, lorsque le crocus s’est remis à respirer normalement, et non plus comme une flûte à bec bouchée.

Ce mois-ci le crocus a découvert qu’il pouvait rigoler à la demande. A partir de là, il s’est mis à rigoler comme un petit chipmunk pour à peu près tout et n’importe quoi : l’ergonomie du minuteur à nouille, la semelle d’un chausson isotoner ou l’arrivée du Mâle dans la salle de bains en tenue de cycliste. D’ailleurs tout l’intéresse et rien n’échappe à son regard acéré. Il enregistre continuellement dans sa matrice des milliards de données et les classifie dans différentes catégories : super captivant / captivant / intéressant / bof. Pour l’instant, les paquets de mouchoirs et les sacs Leclerc sont classés dans « super captivant » au même titre que le gros livre du Mâle sur la vie de Napoléon. J’ai même entendu le Mâle lui expliquer qu’il ne fallait pas tirer brusquement sur le marque-pages comme ça, parce qu’après on ne savait plus où on en était.

Par contre, je crois que Luluchatigré a été déclassée dans la catégorie « bof ». Un jour j’ai vu le crocus pousser un cri de gladiateur et foncer vers l’animal endormi à l’autre bout du salon. Mais une fois nez à nez avec Luluchatigré, estomaquée par tant d’agitation, le crocus a tendu la main, ouvert la paume et écrasé le crâne du chat pour se hisser plus haut et atteindre en fait un paquet de mouchoirs posé sur la table basse.

Il faut dire que Luluchatigré a vraiment tout fait pour en être réduit à un vulgaire marche pied, cela fait trois semaines qu’elle pionce en boule sur un pouf. Et pourtant, il y a du pain sur la planche à la maison car une saleté de rongeur a élu domicile dans le plafond. La nuit, on l’entend galoper à droite et à gauche en toute impunité. Un jour, j’ai même vu passer une queue velue à proximité du compteur électrique. Ni une ni deux, j’ai secoué les puces de Luluchatigré en l’emmenant sur les lieux du crime pour y flairer la piste du rongeur, mais elle a eu à peu près la même réaction que Depardieu devant un Taillefine aux pruneaux.

Je pense même que le crocus serait plus efficace à la chasse au mulot, car c’est un peu le Usain Bolt de la distance courte sur parquet, surtout quand il s’aperçoit que la barrière de sécurité est restée ouverte. Dans ce cas, il rampe comme un soldat sous les bombes, mais nous refermons la barrière avant qu’il n’arrive alors il s’accroche aux barreaux pour se hisser sur ses pieds et envoyer un signal en morse à une escouade imaginaire postée dans l’escalier.

A Noël, le crocus a fait le plein de sensations fortes en rencontrant coup sur coup le Père Noël et un chameau. Prenant mon courage à deux mains, j’ai en effet embarqué le crocus en poussette pour une virée au cœur d’un marché de Noël inoubliable : tourbillon de lumières, effluves de vin chaud, sandwichs au sanglier, crêpes aux pommes et crottins d’ânes. C’est au détour d’une marmite de soupe fumante que nous avons croisé le chameau de Noël qui remontait tranquillement la rue à la recherche, sans doute, d’un cadeau souvenir rustique pour sa femme, et un peu plus loin, un Père Noël aux gants blancs coiffé d’une véritable crinière de boucles blanches, de lunettes demi-lunes, d’un grand manteau rouge en velours et de bottes Quechua à scratch.

Toute cette agitation a visiblement stimulé le cortex du crocus, qui depuis a entrepris de marcher à quatre pattes avant la fin de l’année. A mi-chemin entre le bébé phoque et le dahut, le crocus s’entraîne dur. En outre il s’accroche à tout ce qui passe pour se dresser sur ses pattes, il paraît qu’il marchera avant ses un an. Je vous laisse, je vais décharger ma palette de Supradyn Boost Power Guarana Tonus 5000 (je suis sûre de mon coup, c’est ce que prend Julien Lepers).

Huit mois

Cette fois-ci, le crocus s’est concentré sur le développement de ses capacités motrices. Désormais, lorsqu’on le pose sur le parquet, il réussit à traîner le poids de son corps à la force de son bras droit, et rampe du point A au point C en s’arrêtant au point B pour regarder si on regarde. Luluchatigré a joué un grand rôle dans cette évolution fulgurante, puisqu’elle est passée du statut de peluche anti-stress à celui d’appât vivant, vers lequel le crocus se tracte de toutes ses forces en poussant des cris rauques, telle une créature assoiffée qui aurait repéré une cannette de Schweppes dans le désert de Gobi.

Luluchatigré fait d’ailleurs l’objet d’un véritable acharnement. Tout en buvant ses biberons, le crocus se déboîte régulièrement l’épaule pour apercevoir l’animal dans ses activités quotidiennes : se frotter la joue à l’angle de la table basse, se lécher les fesses dans la position du lotus ou monter les escaliers avec la vélocité chaloupée d’un dromadaire de course.

La nouvelle motricité du crocus a eu quelques impacts sur la sécurisation intérieure de la maison. Nous avons remarqué que le crocus se dirigeait principalement vers trois points stratégiques :

1 – les crocs boueuses du jardin

2 – la multiprise de la télévision

3 – la gamelle de croquettes

C’est un peu comme si nous, nous nous dirigions obstinément vers un volcan en éruption ou un réacteur nucléaire défectueux, ai-je dit au Mâle. Le Mâle m’a répondu que si cela m’intéressait, il avait trouvé sur le Boncoin un véritable boulet de bagnard avec sa chaîne, datant de l’Ancien Régime. Je n’ai jamais su s’il plaisantait ou non.

La nouvelle motricité du crocus a aussi fait tintinnabuler en moi la clochette des boutiques pour bébé, car je suis partie en quête de la paire de chaussons idéale. Tout terrain, en cuir, « souple et sobre, qui va avec tout ». Mais je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je suis sortie de la première boutique venue avec des genres de babouches roses scintillantes serrées contre mon cœur. Le crocus les a portées trois jours, suscitant l’émerveillement des autres humanoïdes de la crèche, puis j’ai perdu sa babouche gauche quelque part entre la maison et la voiture, dans une flaque ou entre deux pavés, faisant certainement la joie d’un matou de gouttière qui y aura trouvé son chapeau pour la Saint Sylvestre.

Bref, non seulement le crocus se déplace, mais maintenant il gigote aussi comme un ver spasmophile sur la table à langer, rendant la fermeture des pyjamas aussi physique qu’un combat de catch entre Triple H et The Undertaker.

Cela dit, ce sera toujours plus facile que le jour où il a fallu faire rentrer le chat de mon collègue DJ-tatoué dans un panier de transport. Au moment venu, l’animal est devenu complètement fou. Il a cru que sa dernière heure était venue, « bats toi ou meurs » fut sa devise. Il s’est transformé en machine à lacérer, un voisin a finalement réussi à le canaliser en lui jetant un grand torchon de vaisselle sur la tête.

Le crocus s’amuse aussi beaucoup du haut de sa chaise haute, en jetant des cubes en plastique au sol afin de tester les lois de l’apesanteur selon la densité du plastique, l’intensité du lancer, la résistance de l’air et la couleur de son pyjama. Octopus, la pieuvre musicale, fait l’objet d’un traitement particulier puisqu’elle est préalablement mâchonnée et momifiée avec de la bave, ce qui ajoute un paramètre à la Gravimétrie, et vise probablement à mesurer les effets des marées sur le champ attractif du parquet de la cuisine.

Côté cheveux, le crocus se plume progressivement, mais sa densité capillaire reste approximativement la même que celle de Giscard en 1970, avec la particularité esthétique suivante : une mèche tombe sur le front et une houppette se dresse à l’arrière, façon cacaotès à huppe jaune.

En parlant de cacaotès, l’humanité doit savoir que le contenu des couches pue, mais que ça pue de plus en plus avec le temps. Le jour où le crocus était barbouillé à cause d’une coriace poussée dentaire, le Mâle a frôlé la chute de tension devant la table à langer, il s’est rattrapé in extremis à l’oreille d’un lapin rose avant de sniffer le pot de Vicks Vaporub pour s’en remettre. Coïncidence ou non, le lendemain je l’ai surpris sur son iPad, lisant un article des archives du ministère de la Défense sur l’utilisation du gaz moutarde contre l’armée française en 1917.

Mais parfois, ça pue mais c’est bien. Par exemple, quand je monte le soir sur la pointe des pieds écouter le souffle du crocus qui dort, en maudissant le parquet qui craque, la porte qui grince et mon pied qui marche sur un chien qui fait pouêt, je lui fais un petit bisou secret derrière l’oreille. Et bien généralement ça sent un peu la chaussette, mais ça ne me dérange pas.

Sept mois

Le crocus a beaucoup développé ses capacités vocales, en s’évertuant notamment à reproduire le cri excité d’une mouette qui aurait repéré un reste de gaufre sur le vieux port. C’est assez surprenant car il arrive aussi que le crocus nous apostrophe vivement depuis son petit parc, comme un pilier de bar qui n’aurait pas eu sa mousse. De manière générale, on peut dire que le crocus est très tonique. Il se démène dur pour parvenir à ses objectifs quotidiens, comme fouiner dans le panier à pommes de pin ou s’approcher de son Graal, la livebox. Assis, il se tient droit comme un garde royal britannique, fait beaucoup de natation sans eau sur le ventre, et s’il le pouvait, se lèverait déjà pour poursuivre le chat qui a l’audace de se déplacer dans la maison. Cela dit, pour se défendre, Luluchatigré pourra toujours tacler le crocus sur sa souplesse inexistante. Ne le répétez pas, mais le crocus est raide comme un piquet, certaines mauvaises langues disent que c’est héréditaire.

Comme le crocus ne tient pas encore assis dans un caddie, je fais mes courses en posant bananes, fromage blanc et corn flakes sur ses pieds dans la poussette. C’est une solution bien pratique, sauf quand le crocus peaufine son entrainement abdominal en jetant fermement ses jambes vers le plafond. C’est certainement pour cette raison que j’ai perdu un jour un munster fermier dans la Grande Rue de mon village, ce qui ma foi a dû faire la joie inopinée d’un passant, ou d’un chien, puisqu’il est bien connu que le munster est le chewing-gum des chiens.

Bref, le crocus m’a donc déjà aidée à choisir la couleur d’un joint de carrelage, une boîte de rangement pour vêtements trop petits (mère et fille incluses) et une plante aux couleurs de l’automne chez Truffaut – à qui le crocus a arraché trois feuilles le temps que je retrouve ma carte de fidélité.

Le crocus développe un intérêt croissant pour Luluchatigré. Depuis que nous lui avons fait toucher le pelage chatoyant de l’animal, le crocus rêve de posséder une relique, comme un brin de moustache ou un œil. Lorsque Luluchatigré fait son apparition au petit déjeuner, le crocus sourit comme s’il avait vu le pape, et brasse l’air avec ses bras comme un oiseau-mouche sur une marguerite. Une roulade latérale plus tard, et le crocus a la bête dans son angle de mire. Une fois, il l’a hélée et lui a jeté un petit chausson. Dans sa superbe, Luluchatigré a fait comme si de rien était, mais j’ai bien vu que cet acte terroriste avait semé le trouble. Luluchatigré a fait discrètement le signe de croix avec sa queue et s’est mise à prier devant le Dieu Protecteur Nourricier (le cellier où sont stockées les croquettes).

Le crocus a fait l’expérience de la crèche. Accessible à pied depuis chez nous en longeant des vignes, une rivière et des maisons à colombage (où un cavalier King Charles à la fenêtre surveille que chaque individu a bien payé sa vignette), la crèche se trouve derrière une porte en bois ancrée dans le mur historique de la ville, ouvrant sur un long passage secret bordé de jardins interdits et de pierres séculaires. C’est charmant et le crocus y est bien, je l’ai vu tambouriner la tête d’un autre humanoïde et s’éduquer en observant un être à quatre pattes venu piquer le hochet d’un petit chauve en salopette. Avant d’entrer dans l’antre des bébés, il faut impérativement enfiler des chaussons bleus au-dessus de ses chaussures, et ma grande crainte est bien sûr d’oublier de les ôter en sortant, ce qui m’est déjà arrivé une fois parce que j’avais la tête ailleurs (BENI SOIT CE TEMPS LIBRE QUI S’OFFRE A MOI).

Nous avons été conviés à une balade au cœur de la splendeur automnale du massif vosgien. Comme il a été décidé que le crocus serait de la partie et qu’on m’a explicitement indiqué qu’il s’agissait d’une balade « à la cool », j’ai enfilé ma polaire et lacé mes chaussures de randonnée, pleinement confiante. ERREUR. Une promenade avec le Mâle, j’aurais dû me méfier. Les comploteurs avaient prévu un réchaud pour tiédir la purée de panais du crocus en pleine ascension. Alors que j’imaginais une promenade bucolique autour d’un lac étincelant en récitant Ronsard, je me suis retrouvée à gravir des côtes en lacets semées de racines et d’escaliers de pierre. Lorsque j’ai retrouvé mon souffle pour me plaindre, le Mâle m’a répondu qu’une promenade dans les Vosges, ça montait forcément. Ce à quoi j’ai répondu en cassant furieusement une branche de sapin en faisant saillir mes muscles. Mais le crocus a bien aimé la balade, il a beaucoup regardé les feuilles frémir sous la brise puis s’est endormi contre son père en digérant son panais.

J’ai repris la piscine. Le mercredi soir, je prends mon courage et mon maillot à deux mains, pour me glisser dans cette eau toujours un peu trop froide et palmer en lavant les soucis de la journée (les rosiers sont attaqués par des bêtes, le Mâle laisse traîner une invitation à l’assemblée générale de la Banque depuis une semaine, George R. R. Martin a encore ajouté un personnage). J’alterne les mouvements en veillant à n’oublier aucun muscle, j’essaye d’oublier que j’ai un bonnet de bain et je passe le temps en observant mes congénères. Il arrive souvent que je poursuive deux spécimens aquatiques qui discutent côte à côte. Mon challenge, c’est de les dépasser avec le plus de hargne possible tout en écoutant leur conversation. Mais à la fin de la séance, tout ce que j’ai réussi à saisir c’est un genre de fable moderne sur les horaires de travail d’un Thermomix en solde qui a claqué la porte du domicile conjugal.

Ensuite lorsque je m’extraie de l’eau, j’essaye de rechausser mes tongs avec le plus de grâce possible afin que personne ne se doute que j’ai accouché récemment, alors je contracte le ventre, les cuisses, les fesses, les bras et les pectoraux en même temps, mais du coup je me déplace un peu comme Jean-Claude Duss qui fait un schuss. Une fois à la maison, je dis fièrement au Mâle combien de temps j’ai nagé, le crocus bat des pieds en souriant de toutes ses gencives et Luluchatigré cligne des paupières d’un air las.

Pour la première fois, le crocus est tombé malade. Il s’est mis à tousser et avoir les joues chaudes, avec le Mâle on était bien embêté, parce que le crocus avait la tête toute chiffonnée et ronflait comme une petite ponceuse Bosch. On l’a recouvert de bisous et de soins, et Luluchatigré a été nommée assistant garde-malade. Le crocus a aussi reçu son premier suppositoire, ce que nous avons fêté dignement en relisant l’histoire de la fusée Ariane sur Wikipédia. Maintenant le crocus va mieux, mais il tousse toujours un peu, ainsi que les autres humanoïdes de la crèche. Quand il tousse, il devient tout rouge, tout le monde retient son souffle et j’ai le doigt sur le numéro du Samu, puis il s’arrête et continue de calculer le cosinus de la truffe du chien qui fait pouet comme si de rien était. A ce sujet, je crois que Luluchatigré s’est vexée, parce que l’autre jour elle avait une boule de poils coincée dans la gorge et on lui a porté autant d’intérêt qu’à une publicité pour Calgon. Peut-être qu’il faudrait lui donner un suppositoire.

Sept mois, une soif inextinguible de découvertes et un sourire au réveil qui ferait fondre les neiges éternelles.

Six mois

Aujourd’hui, le crocus a six mois ! Pour fêter ce petit anniversaire, voici un aperçu des diverses transformations qui ont eu lieu depuis son arrivée.

  • Luluchatigré a subi une profonde mutation comportementale. Après sa couvade féline pendant ma grossesse, et après avoir été totalement ignorée pendant au moins quatre mois après l’accouchement (je crois que le Mâle lui donnait encore des croquettes), Luluchatigré le chat irascible s’est faite douce comme un agneau, taisant ses jérémiades alimentaires ou ambulatoires (entrer / sortir / entrer / sortir). C’est spectaculaire, elle mange désormais des croquettes un peu molles sans râler, elle patiente des heures sous la pluie sans crier au scandale (Luluchatigré a une chatière, mais juge plus opportun que nous lui ouvrions la porte en lui faisant une révérence). Autre mystérieuse transformation, elle a totalement déserté sa couche, et dort désormais dans le petit couffin de naissance qui est posé dans la chambre du crocus. Mais parfois, quand le crocus proteste un peu trop fort contre les horaires de sieste, elle prend la poudre d’escampette comme si elle avait été piquée par le chikungunya.
  • Notre nombre de lessives a fortement augmenté. Non en raison des affaires microscopiques du crocus, mais à cause de l’explosion de lavages de t-shirts techniques du Mâle qui n’arrête plus de faire du sport, tantôt roulant à vive allure sur son destrier de carbone, tantôt courant comme un lévrier afghan lancé à pleine vitesse, pour finir par courir un marathon un dimanche à l’heure où blanchit la campagne et le premier biberon. Cela dit ce n’est pas très grave, cela m’occupe, je m’amuse à plier le linge chaque jour avec l’aide du crocus posé sur le lit qui me pique mes culottes, et je lui chante que le père Lustucru a répondu à la mère Michèle que son chat n’était pas perdu. Le crocus aime beaucoup la chanson de la mère Michèle, et aussi l’histoire du dimanche de Bouvines (le 27 juillet 1214, le roi de France Philippe Auguste, ses chevaliers et les milices communales remportent à Bouvines, près d’un pont, à 10 km au sud-est de Lille, une grande victoire sur l’empereur Othon IV de Brunswick)(je vous laisse deviner qui lui lit ça).
  • J’ai longtemps laissé le jardin totalement à l’abandon, par faute de temps, frustrant mes aspirations botaniques et paysagères, et celui-ci m’a répondu en produisant des mûres en quantité astronomique. A partir du moment où j’ai repris les choses en main, c’est à dire en plantant trois plants de tomate entre deux biberons, la récolte s’est mystérieusement tarie, et je peux désormais annoncer le maigre bilan de ma saison potagère : deux tomates cerises sur un plant, des tomates vertes qui n’ont jamais rougi sur un autre plant, et aucune tomate sur le dernier plant. Ha, si, j’arbore quand même fièrement deux grosses citrouilles qui attendent leur heure de gloire pour Halloween (mais comme je n’aurai pas le temps de faire des lampions, il est possible qu’elles moisissent sur la rambarde).
  • Je me suis progressivement attelée à perdre les dix kilos restant après ma grossesse en commençant par arrêter toute consommation de pain et de fromage, sauf la mozzarella que je considère comme un légume et sauf le matin où je peux manger des tartines, mais sans beurre et avec de la confiture de fraises (ça s’appelle le régime Truc). Il faut dire que je suis motivée par la circonférence des cuisses de mes amies fraichement accouchées, qui ne dépasse pas celle d’une baguette aux graines de chez Bannette. Cela s’appelle être frappée par l’injustice aléatoire au Grand Bingo de la Grossesse (dont j’ai quand même coché pas mal de cases).
  • Grâce à une astuce de Balibulle, j’ai découvert une appli permettant de visualiser son dressing sur son téléphone, de créer des looks avec ses propres vêtements préalablement photographiés et détourés, et d’appréhender ainsi leur cost-per-wear et éviter par exemple les achats-doublon. Miraculeuse application. Immédiatement emballée, n’écoutant que mon courage, j’ai sorti l’intégralité de ma garde-robe (qui rappelons-le, est tout de même temporairement limitée) pour photographier chaque pièce, sous l’œil avisé du crocus qui m’a beaucoup aidée en mâchonnant un coin de drap. J’ai crée des looks « Work » et « Casual », je me suis débarrassée avec une joie ultime de ce qui n’allait finalement avec rien, sous l’œil circonspect du Mâle qui me voyait détourer frénétiquement des pantalons entre deux cacacouches et transporter des sacs de vêtements en fredonnant le bon roi Dagobert.
  • Dans la même veine, j’ai également entrepris de construire un tableau excel répertoriant les vêtements du crocus par taille et par saison, et ce afin d’atterrer définitivement Chag, qui pense que j’ai adhéré à la secte de Marie Kondo. MAIS grâce à ce tableau révélateur, je me suis rendue compte que j’avais pléthore de petits gilets et peu de pantalons, ce qui m’a donné une bonne raison d’acheter des pantalons.
  • Après avoir vu ma copine Julie (team baguettes aux graines) flambant neuve après être passée du blond platine au brun profond, j’ai décidé de passer du brun chocolat au blond miel d’acacia et j’ai pris rendez-vous chez Dessange munie de ma photo de Jennifer Anniston édition 2015. J’ai passé en tout plus de sept heures chez le coiffeur (c’est fou ce que j’ai pu détourer comme pulls) pour franchir les différents échelons du blond annistonien. Quant au Mâle, qui pour une fois a remarqué que j’étais allée chez le coiffeur, il a décidé lui aussi de franchir différents échelons, mais plutôt du côté d’Aristote qu’Anniston. Peu après, j’ai découvert qu’Enjoy Phoenix la blonde s’était teinte en brune, brisant ainsi tous mes rêves de devenir une blogueuse beauté – et ce malgré mon planning beauté, que je suis scrupuleusement, même si je confonds parfois le mercredi avec le jeudi ou le vendredi avec le lundi (et il n’y a même plus L’Amour est dans le pré comme repère temporel).
  • Le jour où le pédiatre a enfin parlé de diversification alimentaire, j’ai immédiatement sorti mon babycook flambant neuf et j’ai lancé une production industrielle de purée de carottes. A la toute première cuillère, le crocus a fait mine d’avoir mangé de l’huile de foie de morue et décoché un genre de spasme de dégoût intégral. Le lendemain, il a fait mine de vomir bruyamment, si bien que j’ai eu la trouille et que j’ai rangé mes portions de carottes bios en m’inquiétant de son avenir alimentaire autant que des tâches orange sur son pull blanc en molleton (colonne B, ligne 12). Fort heureusement, depuis tout est rentré dans l’ordre, je continue la farandole des légumes et j’ai acheté un genre de bavoir-poncho.
  • J’ai tenté 493 techniques pour endormir le crocus. Pas au début, puisqu’il dormait bien et beaucoup, et pas la nuit, puisqu’il dort bien la nuit, mais en journée, pour les siestes qui furent longtemps rares et redoutables. J’étais au bout du rouleau, mais le problème s’est finalement résolu grâce à l’organisation d’un rituel de sieste bien précis : « bonne sieste l’hippopotaaaaaaame, bonne sieste les petits poissooooooons, bonne sieste le pooooooooulpe, bonne sieste le nuage musicaaaaaaal, bonne sieste crocuuuuuuuuus » (et bonne sieste maman).
  • J’ai passé des heures à choisir les petits vêtements du crocus, à surfer sur les sites de Petit Bateau, Cyrillus, Monoprix ou Zara Kids. Mais je frémis toujours un peu lorsque le Mâle a pour mission de l’habiller le matin (« le pull lapin rose c’est le gilet avec un chien dessus ? »).
  • J’ai passé des heures à choisir les petits jouets du crocus, en cherchant toujours celui le plus adapté à sa petite main. C’est fou le temps qu’on peut mettre à trouver le cube d’activité idéal ou la spirale de poussette adéquate, même si globalement le crocus aime tout autant les ronds de serviette et les oreilles de Luluchatigré. Oui, Luluchatigré fait office de peluche, quand le crocus lui tire la queue elle crie quelque chose qui ressemble à la berceuse de Brahms jouée sur un banjo mal accordé.

Il y a six mois, j’accouchais dans le courage, la difficulté et un grand nombre de gros mots, d’un petit crocus tant espéré. Mais j’entamais aussi sans comprendre une période difficile de ma vie, une abyme dont j’ai remonté la paroi, le crocus sous le bras, grâce aux nombreuses échelles bienveillantes qui m’ont été lancées.

Depuis j’ai changé beaucoup de couches, secoué beaucoup de biberons, chanté beaucoup de chansons, coupé plein de mini-ongles en tirant la langue et peigné avec amour une mèche inexistante alors que je ne m’en savais pas capable. Le Mâle, véritable pilier des Nautes, toujours stable et endurant, fut et est à la hauteur de sa mission.

Et demain, après six mois passés avec le crocus sur la planète Maman, je reprends le travail.

(> retrouvez quelques images sur Instagram et Facebook)

Cinq mois

 

Déjà cinq mois passés au pays des petits schtroumpfs, avec peu de temps pour écrire mais beaucoup pour faire des bisous ! Je prépare une séance de rattrapage pour vous raconter tout ce que j’ai fait pendant les premiers mois du crocus. Lui-même a eu une activité intense : biberons, cacacouches, gazouillis et vocalises, gymnastique rythmique et production de bave, sans oublier de compter les feuilles des arbres et d’arracher quelques poils de moustache à Luluchatigré au passage. Vous verrez d’ailleurs que Luluchatigré a subi une profonde mutation, en revoyant totalement ses exigences à la baisse. Elle ne réclame plus bruyamment qu’on lui ouvre la fenêtre ou qu’on lui donne des croquettes fraîches. Par contre, elle a subrepticement élu domicile dans la chambre du crocus, où désormais elle dort chaque nuit dans le petit couffin en osier réunissant toutes les peluches.

 

topdepart

 

 

30.03.15

Croquinette, une nouvelle fleur dans le jardin de nos vies ! 

  

See you soon…

Il est temps de faire une petite pause sur le blog, pour cause de jardinage intensif de crocus.

Enfin vous l’aurez compris, pas du vrai jardinage, le jardin et moi sommes entrés depuis bien longtemps dans une relation totalement platonique puisque le moindre bosquet est susceptible d’héberger une souris lépreuse, et aussi parce que le jardin est jonché de dangers insoupçonnés : escaliers mousseux, ronces carnivores, gazon en pente… Depuis que j’ai failli perdre l’équilibre en servant une tisane au fenouil un peu trop brusquement, je dois bien me méfier de ces hyperactifs d’escargots qui sont tout à fait capables de me faire un croche-patte quand je vais au compost.

Et de toute façon, je ne peux plus vraiment me baisser pour ramasser une mauvaise herbe, ce qui constitue pour moi une torture psychologique d’une rare violence.

Bref, je vais tranquillement profiter de mon congé maternité pour me reposer. Pour continuer à avoir quelques nouvelles en image, vous pouvez me suivre sur facebook ou instagram, entre deux siestes j’y mets parfois quelques petites choses.

Vivement le printemps et bisou à tous ! :)

D’abord j’ai cru que c’était la nouvelle couette qui me donnait chaud

et j’ai commencé à traiter de tous les noms chaque plume de cette fichue couette qui m’empêchait de dormir la nuit. Puis j’ai commencé à avoir tout le temps chaud, à vivre en t-shirt et à ouvrir les fenêtres à tout bout de champ, au grand dam du Mâle qui me court après pour refermer les fenêtres et sauver la planète.

– Et les pingouins sur la banquise, tu y penses ? m’a-t-il dit.

Je me suis levée du canapé avec la grâce d’un phoque échoué, j’ai fait trois pas vers lui avec la démarche d’un manchot empereur et j’ai grogné comme un ours polaire.

Le Mâle n’a plus moufté – mais il a quand même refermé la fenêtre (il commençait à neiger sur le canapé).

C’est un petit pas de chausson pour l’homme

mais un grand pas pour la valise de maternité.

moutoncentenaire

La combinaison brassière-bonnet-chaussons-moufles est enfin réunie, et ces curieuses petites moufles anti-griffures me paraissent à la fois toutes petites et immensesEt bien entendu, j’ai tout tricoté moi-même avec la laine peignée d’un mouton centenaire…

En fait, j’ai réussi à dégoter au marché noir une copie de la fameuse liste de « valise de maternité », regroupant tout un tas de matériel et d’accessoires préconisés par mon hôpital. Depuis, toutes mes facultés intellectuelles sont mobilisées dans le but de tout réunir, et ce n’est pas si évident que cela, car certaines lignes sont cryptées selon un code mystérieux, uniquement accessible aux néophytes par le truchement de plusieurs rites initiatiques démoniaques concoctés par d’impitoyables Maîtres du Jeu : sages-femmes beatniks, mères de famille nombreuse militantes et autres modérateurs de forums internet dédiés aux bonnets de naissance.

Bon, pour le tricotage je plaisantais, malheureusement mes dons de tricoteuse se bornent encore à la confection d’un scoubidou de pâtes dans mon assiette de carbonaras.

Toutefois, je connais bel et bien un mouton centenaire, il vit en ermite dans une montagne exotique dont je tairai le nom, et soigne son arthrose en buvant du genépi.